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Nationalisme breton et collaboration :
falsification historique et mémoire sélective

        

         « Le Pays breton », auquel a succédé « Bretagne-Ile-de-France », a été le premier journal à avoir le courage de protester contre la réhabilitation des nationalistes bretons collaborateurs des nazis et d’appeler les responsables politiques, syndicaux et associatifs à la vigilance.  Ce que le simple énoncé de la vérité historique a pu valoir d’invectives à son directeur, Jean Le Lagadec, notamment dans le défunt « Breizh-Info » dirigé par Martial Ménard, il n’est pas inutile de le rappeler au moment où les militants bretons se souviennent soudain du passé.

 

         Tant qu’à faire, rappelons aussi que la défense de Roparz Hemon, de Youenn Drezen et leurs comparses a été assurée aussi bien par « Breizh-Info » que par « Le Peuple breton », autrement dit par la presse indépendantiste, vouée à la défense de nos « prisonniers politiques bretons », et par l’organe de l’UDB, qui se définit comme parti autonomiste. Ne parlons, bien sûr, pas de « Gwenn-ha-du », organe d’extrême-droite qui a au moins le mérite d’être fidèle à ses opinions.

         Rappelons enfin pour que tout soit clair, que, malgré l’usage constant des pseudonymes, les liens entre la presse d’extrême-droite et d’extrême-gauche sont indéniables : Bernard Le Nail, qui s’estimait diffamé parce que le « Nouvel Observateur » évoquait ses contributions à « Gwenn-ha-du », n’a-t-il pas publié, sous son nom, en mentionnant son titre de directeur de l’Institut culturel de Bretagne, dans le numéro de février 1999 de « Gwenn-ha-du », un article intitulé « Non, Anne de Bretagne n’a pas trahi son pays ! » et, dans « Breizh-Info », le 23 octobre 1998, le même article mot pour mot, sous le même titre, signé de Joseph Bréhier ? Alan Heusaff, membre du bezen Perrot, blessé en attaquant un maquis, réfugié en Irlande à la Libération et auteur d’un article négationniste dans « Al Liamm » en 1995 encore, a collaboré, lui, sous son nom à « Breizh-Info »  comme au « Peuple breton ».

         De gauche à droite, même unanimité pour dénoncer les attaques « jacobines » et « antibretonnes » contre nos grands hommes.

 

         LES DURS ET LES MOUS

           Et voilà soudain qu’au début de l’année, la presse orchestre toute une campagne de promotion pour le livre d’un nommé Kristian Hamon, qualifié d’historien, « Les Nationalistes bretons sous l’Occupation ».  Le livre est précédé d’une préface de Jean-Jacques Monnier, membre de l’UDB, qui va se répandre en articles sidérants sur les « Bagadoù Stourm », Brigades de Combat, présentées comme d’innocentes bandes de scouts comprenant aussi des résistants.

         L’essai de Kristian Hamon est, en fait, un DEA, c’est-à-dire un travail préparatoire à la thèse, soutenu sous la direction de Gwendal Denez, qui a pris la suite de son père à la tête du Département de Celtique de l’Université de Rennes II. Gwendal Denez a consacré sa thèse d’Etat à l’un des plus beaux fleurons du nazisme breton, Fañch Elies dit Abeozen, le bras droit de Roparz Hemon au poste de Radio-Bretagne sous l’Occupation, que cette thèse présente comme un grand homme. Et ce DEA est publié par les éditions An Here, dirigées par Martial Ménard...

         Par quel étrange revirement les nationalistes brûlent-ils ce qu’ils ont adoré ? Ou plutôt, que brûlent-ils ? La réponse apparaît assez vite : les faits ne pouvaient plus être niés, le travail d’information que nous avions effectué était à présent relayé par des associations comme le MRAP et la Ligue des Droits de l’Homme, les politiques commençaient enfin à prendre conscience de ce qu’ils cautionnaient. La réplique a été la publication hâtive de ce travail scolaire dont les fautes de style les plus élémentaires n’ont même pas été corrigées. Le but de la manœuvre : en jetant aux orties les irrécupérables (Mordrel, Lainé, Debauvais), réhabiliter les « modérés », ou prétendus tels, les frères Delaporte et autres braves gens.

         Le « mouvement breton » actuel est, bien sûr, issu, on nous le laisse entendre, de la frange démocratique, écrasée par les méchants nazis. Sur ces méchants, on vous dira tout. C’est ce qu’on appelle un devoir de mémoire sélectif.

 

         REHABILITATION INSIDIEUSE

           Il serait facile de montrer comment les faits sont gauchis, coupés de leur contexte, mais l’essentiel n’est pas là. Je voudrais tout de même, à titre d’exemple, signaler le cas d’Alan Louarn, l’un des premiers membres du Sillon de combat de Célestin Lainé, l’un des chefs des « Bagadoù Stourm », allié de longue date avec Guy Vissault de Coëtlogon : Sincère et désintéressée, l’activité d’Alan Louarn se situe dans le seul cadre du PNB. C’est écrit à la page 129 ; à la page 128, l’historien note bien les liens de Louarn et Vissault.

         La milice de Vissault de Coëtlogon, appointé par la Gestapo, il se trouve que je la connais par tradition familiale, puisque le réseau Patton auquel appartenait mon grand-oncle, qui est mort au retour de Dachau, a été trahi par l’un de ses membres, et que les tortionnaires des résistants du maquis où était mon père en faisaient partie. Cet éloge d’un militant condamné à l’indignité nationale à la Libération —  à qui sa fille Léna (« merc’hig he zad », « la digne fille de son père », titrait récemment « Breizh info ») rend de si émouvants hommages lorsqu’elle reçoit des distinctions honorifiques — donne une idée assez juste du « devoir de mémoire » vu par la gauche du mouvement nationaliste.

 

         UN ESSAI TRANSFORME

           Que l’opposition des « durs » et des « modérés » du PNB soit une sinistre plaisanterie, un nouveau livre qui vient de paraître sur le sujet a le mérite de le montrer.

         L’essai de Georges Cadiou, « L’Hermine et la Croix gammée », paru aux éditions Mango (120 f.), est d’une toute autre tenue que celui de Kristian Hamon. Pour n’être pas historien de métier, l’auteur est capable de rassembler les faits, de les confronter, de les mettre en perspective ; la recherche effectuée dans la presse bretonne sous l’Occupation est un apport incontestable puisque le parti-pris de l’auteur est de se baser sur des citations référencées. Il a épluché « Arvor » et « L’Heure bretonne », il ajoute aux ouvrages sur la question, dont il fait la synthèse, des traductions du breton qui font de Hemon, Drezen ce qu’ils sont : non des égarés temporaires mais des hommes qui n’ont jamais renié leur engagement aux côtés des nazis.

         Pour ceux qui voudraient en savoir plus sur Vissault de Coëtlogon, sans doute aussi sincère et désintéressé que son ami Louarn (Per Denez nous invitait d’ailleurs, naguère encore, dans la revue Preder, à aller nous recueillir au Thabor, sur le lieu de son exécution), on ne peut que renvoyer aux deux pages que Georges Cadiou lui consacre. Au lieu des analyses biaisées de Kristian Hamon, c’est un travail qui dit ce qu’il a à dire et expose nettement son point de vue.

         Le problème est que Georges Cadiou déplore, en bref, que le PNB n’ait pas suivi l’exemple du Scottish National Party qui, heureuse exception, au lieu de collaborer avec les nazis, a mené l’Écosse sur la voie de l’autonomie ouverte désormais à la Bretagne dans le cadre d’une Europe fédérale. Cette position l’amène à opposer, lui aussi, les bons et les mauvais, les bons étant les autonomistes du PAB, les mauvais les séparatistes du PNB. Ainsi va-t-il jusqu’à donner Morvan Marchal, druide raciste, fondateur de « Nemeton » sous l’Occupation, pour l’incarnation, avec Francis Gourvil et Armand Keravel, du refus de collaborer. Difficile de le suivre sur ce terrain-là quand on a lu « La Bretagne réelle », revue néo-nazie rassemblant après-guerre la fine fleur des nationalistes.

 

         AUTONOMISME ET SEPARATISME : DOUBLE FACE, DOUBLE JEU

           A l’essai de Kristian Hamon s’ajoute, chez le même éditeur, l’Histoire du peuple breton  de Maurice Duhamel, s’efforçant, lui aussi, de réhabiliter le Parti Autonomiste Breton, le fameux PAB à présent opposé au PNB comme le blanc mouton au noir corbeau. L’ « Histoire du peuple breton »,  interdite par le ministère de l’Intérieur en 1939, est diffusée, documents à l’appui, montrant notamment la réunion du Congrès de Rosporden, en 1927, qui vit se créer le Parti Autonomiste Breton, en liaison avec le Congrès des nationalités dont nous voyons les représentants, l’Alsacien Paul Schall, le Corse Petru Rocca, posant près de Duhamel, Debauvais, Mordrel. Jolie photo de famille...  On omet juste de nous dire que le  Congrès des nationalités fut mis en place par l’Allemagne pour obtenir, contre le traité de Versailles, que les états européens modifient leurs frontières à son profit, pour favoriser les mouvements séparatistes, affaiblir la France et défendre une conception ethnique qui allait amener son organe mensuel, « Nation und Staat » à développer des théories racistes liées au nazisme.

         C’est en relation avec le Congrès des nationalités que les militants nationalistes bretons eurent l’idée d’organiser en 1927 le Congrès de Rosporden qui vit se fonder le PAB dirigé par Mordrel et Marchal. A leurs côtés, Paul Schall, qui allait être, en Alsace, sous le régime nazi, responsable direct de la déportation de plusieurs centaines de personnes, et Petru Rocca, « admirateur quasi inconditionnel de Mussolini et du fascisme italien », comme l’écrit Francis Arzalier (Les Perdants), allait être condamné à quinze ans de prison à la Libération.

         Si nous ne voulons pas être dupes, et si nous voulons comprendre les implications d’un tel passé, lisons l’essai d’Yvonne Bollmann, « La Bataille des langues en Europe », qui est paru aux éditions Bartillat (95 f.), admirable recherche, fondée sur une enquête dans les publications de la revue Europa Ethnica, organe de la Fédération Peuples et Ethnies solidaires, à l’origine de la Charte des Langues minoritaires. Voulons-nous vraiment servir une Europe des ethnies ? Pour ceux qui veulent comprendre à quoi tend cette brusque passion des politiques pour l’identité bretonne, voilà l’essai de référence.

        

 

GRAND COUP DE BALAI A L’INSTITUT CULTUREL DE BRETAGNE :  
ON PREND LES MEMES ET ON RECOMMENCE

         Que les recherches de Kristian Hamon et de Georges Cadiou soient ce qu’on veut, qu’on les blâme ou qu’on les encense, de toute façon, l’un et l’autre en viennent à la même conclusion sur Hemon et Drezen  à savoir qu’ils ont collaboré avec les nazis.

         Au cours de l’année précédente, des articles (dans L’Express et dans Le Nouvel Observateur, notamment) ont souligné le rôle accablant de l’Institut culturel : réhabilitation d’anciens fascistes, récompenses données à des personnes dont l’appartenance au FLB était rappelée par elles-mêmes, subventions données à des textes antisémites, etc... Voilà que le Président du Conseil régional entreprend de faire le ménage : invectivé à son tour dans le fameux « Breizh-Info », il décide de réagir. Vigilance, retour à la normale — le 7 juillet, il inaugure les nouveaux locaux de l’Institut culturel à Vannes. 

         Pour célébrer ce retour à la normale, nous nous rendons à l’Assemblée générale, André Markowicz et moi, et demandons à ce que deux problèmes soient enfin résolus : que la diffusion des textes racistes de Drezen soit suspendue ; que l’exclusion dont nous avons été victimes par la section Littérature écrite soit annulée puisque les statuts précisent que seul le Conseil d’Administration est habilité à exclure. Double refus.

         On procède aux élections du Conseil d’Administration : tiens, quelle surprise, qui est élu ? Per Denez, Thérèse Desbordes, la directrice des ses éditions, Yvonig Gicquel, déjà président de la Coop Breizh, Gérard Gautier qui a présenté une liste électorale appuyée par Yann Fouéré, Jakez Gaucher, collaborateur de Gwenn-ha-du  et membre de la Fédération Peuples et Ethnies Solidaires, Per Loquet, ancien du FLB, directeur de Skoazhell Vreizh qui aide nos « prisonniers politiques »... Plus ça change, plus c’est pareil, sauf qu’au lieu de dix Conseillers régionaux pour surveiller la chose, il n’y en aura plus que cinq. Et chacun d’expliquer qu’il se présente pour résister aux attaques jacobines dont l’Institut a tant pâti.

         Nouvelle surprise : en septembre nous apprenons que la Section Littérature écrite se réunit à Châteaulin et envisage d’étudier notre demande de réintégration. Quelle demande de réintégration ? Nous ne voulons pas être réintégrés : la section n’a jamais eu le droit d’exclure. Cependant, la moindre des choses étant d’entendre les personnes que l’on souhaite réintégrer, nous nous rendons à Châteaulin. Nous entrons à la Bibliothèque municipale et nous asseyons : on nous chasse. Per Denez, Martial Ménard, et la présidente, Annaig Renault, nous ordonnent de sortir et mettent la chose aux voix. Connaissant les pratiques de ces gens, qui jureront jusqu’au bout qu’ils ne nous ont jamais exclus et nous accuseront d’avoir tenu des propos insultants, nous décidons de faire constater les faits, et appelons un huissier qui, ma foi, constate.

         Ouverture, démocratie : un grand vent de renouveau passe sur l’Institut.

 

         LE CHOIX DE SES ALLIANCES

           Et voilà qu’ouvrant le dernier numéro de Sterenn, luxueuse revue publiée par l’Institut culturel (d’après le titre de la revue que Roparz Hemon publiait sous l’Occupation) que lisons-nous ? Le Président, Yvonig Gicquel, annonce que l’Institut a gagné un procès contre le « Nouvel Observateur ».  Quel procès ? Il a obtenu que le « Nouvel Observateur » passe un long « droit de réponse » où nous lisons : Mme Françoise Morvan et M. André Markowicz n’ont jamais été exclus de l’Institut culturel, contrairement à ce qu’ils se complaisent à raconter. L’Institut culturel respecte les sensibilités différentes et pratique la tolérance, il n’y a jamais eu de procédure d’exclusion. Nous apprécions énormément la délicatesse avec laquelle on traite nos sensibilités.

         Plus fort encore : Monsieur Markowicz , ajoute le président, qui a été aidé pour des traductions par l’Institut culturel (ce qui est totalement faux) a demandé avec véhémence et sans la moindre motivation l’exclusion du professeur Per Denez. Mais personne parmi les membres, tous démocrates respectueux d’un pluralisme culturel, n’a demandé l’exclusion de M. Markowicz. André Markowicz n’a jamais demandé l’exclusion de Per Denez : il a fait observer que ce dernier aurait dû présenter lui-même sa démission après avoir soutenu la dérive collaborationniste du mouvement breton (osant dire dans le film BZH que « les petits peuples n’ont pas le choix de leurs alliances ») et après avoir amené l’ICB à subventionner les textes racistes de Drezen

         Mais Drezen est très bien aux yeux de l’Institut ; quant à Hemon, ne lit-on pas dans le même « droit de réponse » qu’il a été «acquitté à la Libération » et que la lecture de ses écrits est recommandable ? En effet, « pourquoi un lettré en langue bretonne n’aurait-il pas le droit d’aimer la lecture et même de soutenir la réédition de Roparz Hémon et de Youenn Drezen qui ont commencé à écrire bien avant 1940 ? »  Ce qu’écrivaient Hemon et Drezen avant 1940 était déjà bien édifiant et il n’y a pas besoin d’être lettré pour avoir honte de ces rééditions sur fonds publics.

         Va-t-on continuer de cautionner ces discours et ces pratiques pour ensuite dénoncer des « dérives » regrettables ? Ce ne sont pas du tout des dérives, ce sont des trajectoires parfaitement prévisibles. En revanche, en mettant la culture aux mains des nationalistes, les politiques prennent le risque d’une dérive aussi dangereuse qu’incontrôlable.

   

                                                     Françoise Morvan

                  Publié dans
                  Bretagne-Ile-de-France, novembre 2001, n° 31, p. 8-9

   

 

  

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